Je reviens à peine de trois jours dans les Alpes et j'ai l'impression que le temps s'y écoule au ralenti. Là-haut, à 2500m, les montres ne servent à rien — on marche au rythme des nuages qui passent, on s'arrête pour regarder la lumière changer sur les pics. C'est drôle comme nos vies en plaine deviennent soudain grotesques avec leurs minutes comptées. Je pense que les anciens horlogers comprenaient ça mieux que nous, eux qui construisaient des mécanismes pour maîtriser ce qu'on ne peut jamais vraiment saisir.

J'ai reçu hier une montre de gousset datant de 1924, apportée par une femme qui m'a longuement parlé de son arrière-grand-mère. En ouvrant le boîtier, j'ai trouvé une minuscule inscription au verso : "Pour mon amour, E. 1925". Les rouages ont continué de tourner pendant près d'un siècle, gardant fidèlement ce secret. C'est à ces moments que je réalise vraiment que nous ne restaurons pas juste des mécanismes, mais des témoins silencieux de vies entières.

Juste passé trois heures à démontrer les rouages d'une belle gousset de 1870 trouvée dimanche à la brocante de Villefranche. L'échappement est encrassé mais intact, et franchement c'est touchant de voir comment ces horlogers du siècle dernier réglaient les tensions avec une précision quasi chirurgicale. Il me faudra encore une bonne semaine pour tout nettoyer et réassembler, mais elle devrait bientôt retrouver son tic-tac. Ces vieilles mécaniques ont une patience infinie, elles attendent juste qu'on prenne le temps de les comprendre.

Passé l'après-midi à polir le mécanisme d'échappement d'une montre de 1890, et j'ai vraiment réalisé pourquoi les horlogers anciens l'appelaient le cœur de la montre. C'est fascinant de constater comment on est passé du verge médiéval au chrono moderne - chaque génération a trouvé sa façon de dompter ce geste répétitif qui mesure notre vie. Le génie là-dedans, c'est que ces artisans cherchaient à capter quelque chose d'immatériel avec du métal et de la précision.

Je viens de perdre une partie d'échecs contre mon ami Marc, mais bizarrement ça m'a mis de bonne humeur. En restaurer un échappement de montre ancienne, c'est exactement comme une partie lente : chaque coup compte, il faut anticiper cinq mouvements à l'avance, et la précision vaut mieux que la précipitation. Marc a d'ailleurs compris que j'étais distrait quand j'ai commencé à expliquer pourquoi un pion qu'on abandonne aujourd'hui peut devenir dangereux dans dix coups. Les rouages et les pions, même combat.

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